Atelier d’écriture avec Katia Lanero Zamora

Tous les samedis après-midi du mois de septembre, je participe à l’atelier de Katia, à la bibliothèque La Bila, la bibliothèque des littératures d’aventures de Beaufays.

Samedi passé, premier atelier. Découverte du thème : le fantastique. Rencontre avec les autres participants. Nous sommes huit.

Après avoir pioché deux mots, deux noms communs, dans un livre, il nous fallait trouver un titre et écrire pendant une heure. D’autres petites consignes sont venues se rajouter à ces deux mots. Voici mon texte. J’avais écrit à la main (aïe aïe aïe) et le soir, je l’ai réécris sur l’ordinateur. J’ai tout mis au présent et ai corrigé des incohérences, ainsi que rajouté l’un ou l’autre détails, mais vraiment pas grand chose 🙂

La curieuse barque

Tom, petit Tom, se rend chaque matin, avant le lever du soleil, au fond du jardin.

Au fond de ce jardin, un lac. Sur ce lac, une barque. La barque appartient à sa famille.

Tom habite avec ses parents dans une maison, une ancienne ferme. Pas ou très peu de voisins aux alentours. Tom est enfant unique. Il a 8 ans. Il n’est plus un bébé, il est grand à présent.

Voilà six semaines qu’il nourrit, à l’insu de ses parents, une famille de chats. Une maman et ses trois chatons. Tom les cache dans la barque, sur le lac. Sous une couverture, ils sont à l’abri, au chaud et au sec.

Le printemps est proche. Tom doit se lever, chaque jour, un peu plus tôt pour ne pas se faire prendre. Il ne sait pas comment, mais sa maman se réveille en même temps que le soleil, été comme hiver ! Dès qu’il voit le ciel se couvrir de rose, d’orange, il rentre dard-dard, sur la pointe des pieds.

Se réveiller si tôt le fatigue, mais voir les chatons grandir le met dans une si grande joie qu’il en oublie rapidement qu’il manque, chaque jour, de plus en plus de sommeil.

Avant-hier, petit Tom, qui n’est plus si petit, a commencé à avoir peur. Car avant-hier, la barque qui sert de refuge aux petits chats, et qui d’habitude est toujours attachée par une corde courte, a changé de place ! Tom n’a pas prêté attention à la longueur de la corde, ni à sa couleur : couleur de nouveauté. Non, ce qui l’a intrigué, c’est que la barque se trouvait alors à trois enjambées plus loin. Et toujours attachée…

Hier, à cinq heures tapantes, Tom s’était imaginé que la barque, en plus de s’être encore déplacée de quelques centimètres, s’était également mise à grandir !

Les trois chatons qui grandissent, eux, normalement, ont étrangement encore toute la place pour se dégourdir les pattes, autant de place qu’à leur naissance.

Bizarre !

Au début, c’est-à-dire avant-hier, Tom croyait qu’il s’était imaginé tout ça. Qu’il avait dû rêver. Qu’il était fatigué et avait dû sûrement s’endormir debout. Une barque en bois, ça ne grandit pas. Le bois, c’est mort. Ça grince, ça craque, ça se fend, mais ça ne pousse pas !

Aujourd’hui, Tom a pris, en plus des croquettes pour la maman et d’une bouteille d’eau fraîche, un mètre. Enfin, sa latte d’école. Il n’est pas arrivé à ouvrir la boîte d’outils de son père. En plus de tout ça, il sort de son sac à dos, un carnet à spirale et un crayon. Il a déjà commencé à noter la date et il a laissé la place pour inscrire, sous la date du jour soulignée, les mesures de la barque : longueur et largeur.

Mais au moment où il s’apprête à tirer la corde pour ramener la barque près de lui, celle-ci s’est volatilisée ! Pfffuit ! Disparue !

Tout du moins, c’est qu’il croit au premier regard, car au bout de la corde, il n’y a rien. Avec son cœur qui bat plus vite, il tourne la tête à gauche, et là, ouf ! Il la voit : la barque. Elle n’est plus attachée, mais flotte librement à trente centimètres du bout de son jardin. Trois mètres plus loin que là où il l’avait laissée hier. Attachée.

Plus l’enfant s’approche de la barque, plus celle-ci s’éloigne.

Tom s’arrête de marcher. Il appelle les chats. Il ne voit que leur tête dépasser. Trois têtes. Le compte n’est pas juste ! Il en manque un !

Cependant, il ne cède pas à la panique. Le petit tigré, noir et brun, l’unique tigré de la portée, peut très bien dormir au fond de la barque.

Tom fait alors semblant de ne plus se diriger vers la barque et tourne la tête dans la direction opposée. Discrètement, dos au lac, il ouvre sa boussole et fait apparaître un miroir. Il s’accroupit dans l’herbe humide et dirige le miroir de façon à avoir la barque en vue, sur le couvercle de sa boussole.

L’enfant doit se retenir pour ne pas crier ou se retourner.

Heureusement que la lune, pleine, éclaire encore la barque, sinon il aurait pu croire qu’il hallucinait !

boat-2751842_1920

Tom distingue clairement le mouvement de la barque ! Elle bouge. Toute seule ! Pourtant le lac est calme. Pas de gros poisson, ni de castor ou de rat musqué nageant qui pourrait expliquer ce mouvement… Et tout doucement, la barque se rapproche de la berge. De la berge et de Tom qui est toujours dos à elle. Plus près de lui, la barque n’apparaît plus en entièreté dans son miroir. Il sort alors quelques croquettes qu’il jette par-dessus ses épaules pour inciter la maman à sauter de la barque et à le rejoindre.

Dehors, pas un bruit. Pas le moindre chant d’oiseau. Pas de vent soufflant, ni de pluie bruyante.

Plus un mouvement. La barque s’immobilise. Tom aussi. Il tremble comme une feuille. De peur. Il doit aussi faire pipi.

Tout à coup, de petits miaulements percent le silence de mort. Tom ajuste sa boussole de façon à avoir le bout de la barque visible dans son miroir.

Un à un, il voit les petits minous sortir de la barque pour sauter sur la terre humide. Il y a d’abord Chaussette qui saute maladroitement ; le plus grand des chatons a été appelé ainsi, car il a le bout de ses quatre pattes, blanc. Ensuite, vient le tour de La Boiteuse. Tom suppose que c’est une femelle, car elle a une toute petite voix, aigue, timide. Boiteuse, car l’une de ses pattes avant est tordue et le chaton ne sait pas s’en servir, mais que cela ne l’empêche pas de sauter comme son frère. Enfin, saute gracieusement la maman. Pas de doute, il manque Gourmand, le dernier chaton à l’appétit insatiable !

Mais où est-il passé ? Tom n’ose pas se retourner et fouiller la barque à sa recherche. Il jette le reste de croquettes n’importe où, laisse la bouteille d’eau ouverte, contre une pierre devant lui et essaie de réchauffer ses mains glacées. Ses dents claques. De froid. De peur.

Treize minutes se sont écoulées depuis que Tom est sorti de la maison.

Il ne fait plus nuit noire à présent, mais le soleil n’est pas encore levé, ni sa maman.

Toutefois, en avançant vers la porte, la barque toujours en ligne de mire pour être sûr qu’elle ne va pas le dévorer tout cru, Tom voit distinctement que non seulement la barque est plus petite, mais qu’elle a pris en plus une étrange couleur sombre, tigrée de noir et de brun, comme le pelage de Gourmand !

Barque, Hiver, Étang, Gris, Calme, Campagne

photos : pixabay (clic sur les photos)

Publicités

Livres conseils pour écrire des contes

Pour les ateliers Nano Contes que je vais mettre en place, je serai épaulée par deux livres, mes guides, mes conseillers en matière d’écriture de contes :

« J’écris des nouvelles et des contes », par Louis Timbal-Duclaux (1999) et « Écrivez un roman en 30 jours, pas de panique, grâce au Nanowrimo », par Chris Baty (2014).

20190907_100053

Si j’ai eu l’idée de ces ateliers, je n’en serai pas l’unique animatrice ! Grâce à votre présence, vos idées, votre énergie, vos expériences, vos partages, vos conseils, ces ateliers se développeront grâce à cette synergie commune ! Et puis, si nous sommes nombreux, nombreuses, il faudra trouver un local plus grand que mon salon ha! ha!

J’ai déjà eu l’occasion de participer à des ateliers d’écriture sur le conte avec Chantal Devillez, Christian Schaubroeck et Nadège Guillaume, et j’apprends à conter avec Chantal Devillez et bientôt avec Stéphane Van Hoecke. Avec tout ça, je précise que je ne suis pas une professionnelle ni de l’une ni de l’autre activité. J’écris, je lis, je conte, par plaisir, parce que j’aime, mais que je ne veux pas en faire une source de revenu 🙂

Et comme avec les années qui passent, j’ai de plus en plus de mal à écrire seule chez moi (enfin, seule, c’est tout relatif, je suis entourée de mes deux enfants, de mon compagnon et de nos trois chats !), j’essaie de participer à des ateliers ou de mettre en place des rencontres qui me permettent de partager ces mêmes loisirs.

Bientôt, je mettrai en ligne le programme de ces 5 rencontres Nano Contes. Il y aura 4 soirées en semaine (probablement le mardi soir de 19h à 22h) et un samedi ou dimanche après-midi.

Il faudra aussi prévoir 5 autres rencontres pour corriger, améliorer nos contes, les préparer en lecture à voix haute ou apprendre à les conter. Et puis, surtout, il faudra prévoir une date où nous inviterons tous nos amis et nos amies (et notre famille) à venir nous écouter. On pourrait même prévoir une auto-publication du recueil si cela vous tente.

Bref, voilà mes idées en vrac… si vous en avez aussi, n’hésitez pas à commenter cet article ou à m’envoyer un mail ou réagir sur FB ou Insta 😉

Nanowrimo 2019, spécial contes

Dans 50 jours environ, le challenge Nanowrimo va commencer.

Cette année, j’ai envie de lancer un atelier Nano à Liège sur ce petit concours qui réunit virtuellement ou réellement tous les amoureux des mots.

Un atelier spécial, car je cherche précisément 4 personnes (ou 9) pour aller jusqu’au bout de mon idée.

Personnellement, j’aime écrire bien sûr, mais mon style est plutôt dirigé vers les nouvelles et les contes.

Je vous propose de créer, d’écrire, de réaliser, ensemble, 10 contes de 5.000 mots chacun. Tout cela pour arriver bien sur au challenge des 50.000 mots en un seul mois.

C’est la raison pour laquelle je cherche 4 ou 9 personnes. 4 pour que chacun de nous (avec moi on serait 5) puissions écrire deux contes de 5.000 mots ou 9 personnes pour un seul conte.

L’objectif final serait de lire nos contes ! Oui, soit à voix haute, en lisant, soit en contant oralement sans support écrit. Peu importe si au bout du conte il n’y a pas le compte des 5.000 mots, le but est d’utiliser ce challenge pour booster notre créativité autour des contes.

Et bien sûr, on ne serait pas obligé de lire notre propre conte si on n’en a pas envie !

Le principal est de nous retrouver autour de ce thème, de s’amuser, de créer, d’écrire, de lire, de raconter, de conter et surtout de partager !

Le challenge existe pour nous inviter à booster notre écriture et notre créativité. Le thème reste libre, et on peut sans problème détourner un conte connu.

Il y aurait 5 rencontres étalées sur le mois de novembre pour l’écriture (4 le soir, en semaine, et 1 durant un week-end).

+ 5 autres pour corriger, lire, mettre en bouche notre conte, nos contes… plus tard. Décembre ou janvier ou février…

J’imagine cela sur Liège, Chaudfontaine et environs. En fonction du nombre de personnes intéressées, je demanderais de faire ça ailleurs que chez moi…

Alors, vous êtes partant ?

Contactez-moi !

Roman jeunesse : La Légende du Blondinet (6)

Chapitre 6

La semaine suivante, les petits vieux de la maison de repos se retrouvaient à la place, près de la fontaine, pour une partie de Bingo en plein air. C’était la fête au village. Il y avait de la musique, des hot-dog, des jeux géants en bois pour les enfants et un tas d’autres activités bruyantes, mais amusantes. La météo était encore clémente, il ne faisait pas trop chaud, mais le principal était qu’il faisait sec. Cette fête annuelle allait généralement de paire avec pluie, comme si pour les nuages, il y avait cette tradition de pleurer ce samedi-là, à croire qu’ils n’aimaient pas les rires et les cris des enfants.

Tout à coup, un résident temporaire attrapa la main de Mathieu pour lui demander s’il voulait bien refaire ses lacets, car il avait du mal à s’abaisser. Il racontait à l’enfant un tas de sornettes sur la façon dont il s’était blessé, comment il avait vieilli et atterrit ici. Il disait tout ça en gardant fermement la main du petit blondinet dans la sienne. En même temps, il lui lançait un regard fou avec des yeux qui roulaient, qui s’agrandissaient, qui lui jetaient des éclairs de folie. Qui habitait au village connaissait ce vieillard. Il n’était pas méchant, mais son petit grain de folie lui donnait toujours un air de tueur. Peut-être aurait-il mieux valu laisser ce résident à l’intérieur de la maison de repos, mais il faisait si beau pour la fête, c’était si rare, que tout le monde voulait en profiter. Mathieu n’aimait pas le contact, il se sentait prisonnier et surtout il n’osait pas avouer qu’il ne savait pas faire des nœuds aux lacets… Il avait toujours des scratch à ses chaussures et ses parents avaient abandonné l’idée qu’il y parvienne un jour. Ils s’étaient dit qu’en étant moins derrière lui pour ces nœuds, il finirait bien par y arriver tout seul, un jour, il y arriverait quand lui le voudrait, quand il estimerait qu’il est important de savoir faire des nœuds. L’enfant se sentait mal, il ne parvenait pas à retirer sa main de celle du petit vieux. La force que l’homme ridé et maigre avait, l’impressionnait. Mathieu s’encourut maladroitement et en lorsqu’il enleva sa main de la poigne du petit vieux, il le fit presque tomber. Il courut droit devant lui, sans faire attention à tout ce monde qui grouillait autour de lui. Il vit tout de suite le marronnier de l’impasse des Mésanges se dresser juste derrière la ruelle interdite aux voitures. Il prit son élan, sauta, attrapa la première branche, grimpa comme un petit singe et alla se réfugier dans l’arbre. De là-haut, il pouvait voir la place de l’Orange et surtout le petit vieux qui rouspétait à son propos en levant un poing en l’air en guise de menaces. Encore haletant, le souffle court, il enrageait sur ce contact physique qu’il détestait… surtout quand la personne lui était étrangère, qu’elle avait une haleine de café froid et de cigarettes et un regard qui aurait très bien pu le transpercer… De son refuge en hauteur, Mathieu ne quittait pas du regard le petit vieux, il s’imaginait bien qu’il allait claquer devant lui, juste là sous ses yeux, qu’il s’étranglerait à cause de sa méchanceté. Oui, le petit garçon pensait ça, il aurait voulu que tout le monde sache que ce n’est pas parce qu’on est âgé qu’on pouvait faire n’importe quoi avec n’importe qui, juste pour faire comprendre au village entier qu’on ne touchait pas n’importe qui, n’importe comment… pas avec lui, Mathieu.

« Y a pas d’âge pour apprendre les bonnes manières… » enrageait-il de son perchoir.

Sur la place, une infirmière qui avait vu la scène demanda à Gustave de laisser les enfants tranquilles. Elle lui rappelait gentiment mais fermement qu’elle était là pour l’aider. Mais Gustave, lui, il n’écoutait rien. Il râlait. Il aimait bien fanfaronner et préciser qu’il faisait ce qu’il voulait, quand cela lui chantait. Il n’avait pas d’ordre de recevoir d’une infirmière qui n’était jamais là pour l’aider à faire pipi debout. Nonchalant, Gustave se dirigea vers la fontaine, s’assit sur son muret et enleva son chapeau de cow-boy. Avant de tremper son chapeau dans l’eau orangée, il s’assura quand même que la pharmacienne n’était pas loin… la pharmacienne, sa filleule ou sa nièce, il ne savait plus trop bien… Le principal était qu’elle n’était pas loin, avec ce qu’il s’était passée la dernière fois, avec cette gamine, sait-on jamais que lui aussi attrape des boutons partout, il n’apprécierait pas. L’attention de Gustave fut distraite par un chien qui jouait avec une balle et qui, pour ne pas la perdre, n’hésita pas à plonger dans la fontaine. Gustave, qui venait de plonger son chapeau dans la fontaine, releva le bras précipitamment. Il porta son couvre-chef à sa bouche pour boire l’eau de la fontaine, cette eau orangée qu’il n’était pas le seul à apprécier. Il ne faudrait pas qu’il avale des poils de ce clebs. Il détestait les clébards. Mais quelque chose de plus consistant que des poils glissa dans le fond de son gosier. Une pièce, une pierre ? Il n’en savait rien et il s’en foutait, car le plus important, est qu’il avala de travers ! Comme on le disait dans le milieu « il faisait une fausse route ».

Petit cours d’anatomie :

Dans la gorge, au fond, il y a deux « tuyaux » : l’un sert à avaler les aliments (liquides et solides qu’on a mâché auparavant), il conduit tout ça vers l’estomac. L’autre sert à respirer, et il transporte le Co2 pour terminer sa course dans les poumons.

Aujourd’hui, Gustave expérimenta l’autoroute du larynx, le deuxième tuyau… mais ce passage était interdit à toute chose autre que de l’oxygène. Et Gustave s’étouffa ! Il savait que quelque chose est passé par le mauvais trou. Il essaya de le faire sortir, mais il n’arriva pas à tousser, l’objet intrus bloqua carrément tout le diamètre du tuyau. Et tout alla très vite. L’infirmière qu’il avait envoyé balader quelques minutes avant n’était plus toute proche de lui, car elle aidait une autre résidente à manger un gâteau mou, un de ces délicieux gâteaux que la boulangère a préparé jeudi passé. Autour de la fontaine, il y avait peu de monde. Non pas que tous croyaient que l’eau était empoisonnée ou quoi que ce soit du genre, mais ils ne voulaient pas tenter le diable non plus. La pharmacienne était occupée dans son travail à renseigner une jeune maman sur les différentes sortes de lait maternisé qu’il existait et qu’elle vendait dans son officine.

Et Gustave continua de s’étouffer. Il n’allait bientôt plus souffrir, il n’avait plus d’air dans ses poumons et son cerveau était aussi privé d’oxygène par la même occasion.

Mathieu regarde son vœu se réaliser, sans sourciller. Savait-il seulement ce qu’il était vraiment en train de se passer ?

Gustave finit par s’effondrer sur le sol, le dos contre le mur de la fontaine, les fesses décharnées sur le sol chaud de la place de l’Orange. Ses paupières étaient restées ouvertes. Mathieu, toujours perché dans son arbre, était trop loin pour discerner ce détail, mais il était le seul à remarquer une fumée orange, discrète et légère, sortir de la bouche du vilain bonhomme.

La pharmacienne fut une nouvelle fois appelée à la rescousse pour tenter de réanimer le pauvre Gustave, son oncle ! L’infirmière qui arriva en même temps qu’elle n’avait pas tout compris. Gustave embêtait un petit garçon, puis un chien jouait avec une balle et, soudain, Gustave se serait évanoui ? La pharmacienne leva les sourcils, elle ne pouvait plus rien faire pour le petit vieux, pour ce vieux ronchon d’oncle grognon. Son cœur avait cessé de battre !

La partie de Bingo fut interrompue. La musique s’arrêta également. Les enfants, même les plus jeunes cessèrent de rigoler, ils comprirent que quelque chose de grave venait d’arriver. Un médecin, puis un policier arrivèrent sur la place, constatèrent la mort du vieux monsieur. La fête termina plus tôt que prévu, avec beaucoup de discussions, de questions, de craintes. Une grande voiture noire tarda à emporter le corps. Puis le temps passa. Deux heures et demie s’écoulaient dans le calme. Les résidents s’échangeaient des souvenirs sur Gustave, sur son comportement qui n’était pas toujours approprié, sur sa présence pas toujours appréciée. Il ne manquerait à personne, pas de femme, plus de frère, pas d’enfant, juste une nièce ou une filleule le pleurerait. Peut-être.

Mathieu descendit de son arbre quand les villageois commençaient à se disperser sur la place de l’Orange. Il pensa à rentrer chez lui. Ses pas songeurs le conduisaient à passer par le cimetière des animaux. Il traversait les allées sans s’arrêter pour voir s’il trouvait un autre cadavre de rongeur ou d’oiseau. Il était occupé à se demander s’il avait vraiment un pouvoir sur la vie et la mort des gens quand il tomba dans un trou profond. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il se promenait dans ce cimetière, et pourtant, jamais il n’avait vu ce trou. Il n’avait même pas le temps de se demander d’où venait cette crevasse qu’il perdit connaissance en heurtant sa tête contre une énorme pierre, à trois mètres de profondeur. La chute fut rapide et allait avoir de graves conséquences.

Mathieu avait déjà vécu ce moment… Dans un rêve, ou dans une autre vie ?

Roman jeunesse : La Légende du Blondinet (5)

Chapitre 5

À la maison, chez Juliette et André, c’était un peu l’effervescence. Le comportement de Lisa avait changé du tout au tout. De la fille joyeuse, fonceuse et dynamique, elle était devenue peureuse, renfermée et carrément paranoïaque. Elle n’osait carrément plus sortir de chez elle, et si elle voyait ou si elle sentait une orange, elle était prise de tremblements incontrôlables.

Quant à Mathieu, il ne comprenait rien à la situation mais tant que ça ne l’avait pas touché, il n’en avait cure. Il avait un peu pitié pour Lisa, mais en la voyant râler sur tout et sur rien, il s’était dit qu’elle s’en remettrait vite. Et il avait raison… comme toujours… C’était énervant à la fin !

Moins de 48 heures après l’incident, le calme était de retour au village. Ou presque. En effet, la fillette qui avait eu cette spectaculaire allergie à cause de l’eau de la fontaine était complètement remise physiquement. À présent, tout se jouait dans sa tête, et c’était le cap le plus difficile à passer. Si les douleurs physiques pouvaient être arrêtées ou réduites grâce aux médicaments et à la médecine, réparer un souvenir pénible qui laissait des traces indélébiles de terreur était plus long à soigner. La guérison n’était pas certaine. L’enfant aurait pu mourir si la pharmacienne n’avait pas eu les gestes qui l’avaient sauvée. À 10 ans, un enfant réalise que la vie ne pouvait tenir parfois qu’à un fil.

Sur la place de l’Orange, tout était donc redevenu comme avant, sauf que les habitués remarquaient qu’il y avait quand même moins d’enfants présents autour de la fontaine en ce mercredi après-midi, où la plupart des élèves étaient libres de faire ce qu’ils voulaient de leur temps.

La pharmacienne avait également changé ses petites habitudes. Même s’il n’y avait qu’elle pour le remarquer, la boîte d’antihistaminique et la bouteille d’eau avaient à présent une place bien précise à côté du téléphone, à l’abri de la lumière, juste sous le comptoir, à la caisse. Un petit papier avec un tableau et des chiffres était également scotché à l’arrière de la boîte de médicament. Il ne faudrait pas donner une dose trop forte ou trop faible à la victime d’allergie si cela devait encore se reproduire… Comme pour tout médicament, le dosage variait en fonction du poids de la personne.

De son côté, le petit frère avait pour ainsi dire un nouveau visage lui aussi. Même si sa première réaction à la fontaine avait été la panique et son premier sentiment l’angoisse, aujourd’hui, quand il voyait sa sœur, il n’avait plus cette boule au ventre qu’il traînait à chaque fois qu’il se trouvait en sa compagnie. La tension qui était autrefois présente, subtilement, s’était transformée en quelque chose qui tiraillait moins. La boule s’était défaite, elle s’était ouverte, la couleur noire qu’il associait à leurs disputes fréquentes avait modifié sa couleur, elle était orange à présent. Mathieu avait beau savoir qu’il aimait un peu Lisa (quand elle ne lui criait pas dessus, qu’elle ne piquait pas ses affaires et qu’elle ne le giflait pas), savoir qu’il avait une arme d’une efficacité redoutable contre elle, à portée de main, le soulageait quand même. Oui, ça le rassurait, même s’il pensait qu’il ne devrait jamais s’en servir, car il se ferait gronder pour de bon, savoir qu’il pouvait enfin avoir le dessus sur cette fille qui faisait le double de son poids lui procurait un bien-être indescriptible.

Et de tout ces sentiments invisibles, imperceptibles, il y en avait un, un seul, qui se laissait voir comme un poireau poilu sur le nez crochu d’une vilaine sorcière : l’assurance d’avoir le dessus à la prochaine dispute donnait à Mathieu un nouveau sourire en coin.

Et ce sourire particulier, Sean l’avait démasqué ! Quand l’enfant croisait le regard de l’épicier ce mercredi après-midi, ses yeux ne fuyaient plus. Mieux, ils fixaient et ils brillaient d’une nouvelle vie, d’un nouveau souffle.

La fin de cette première semaine d’école sonnait. Lisa n’était toujours pas retournée en classe, et Mathieu pouvait déjà sortir tout seul de l’établissement scolaire. Mathieu ne remarqua pas le geste de l’épicier qui l’invitait à venir retirer une petite boîte dans son magasin. Non, Mathieu marchait la tête légèrement baissée et regardait au sol toutes les bestioles qui croisaient son chemin. Une averse locale de dix minutes venait juste de mouiller la route et quelques escargots en profitaient pour sortir la tête et faire une balade. L’enfant ne supportait pas le bruit que pouvait faire une coquille écrasée par un pied, surtout quand il s’agissait de son pied. Alors, par temps humide, plus rien n’avait d’importance aux yeux de Mathieu. En évitant chaque coquille, en sauvant quelques bestioles imprudentes qui avançaient inconscientes sur la rue ou au milieu du trottoir, il comptait le nombre de gastéropodes en marquant un trait dans son petit carnet qu’il gardait toujours dans l’une de ses poches de pantalon. Parfois, quand il y en avait un qui avait une belle coquille, rouge-orangée par exemple, celui-là, il le prenait dans sa main et lui chuchotait quelque secret. Ensemble, ils avançaient silencieusement, jusqu’à ce qu’un autre escargot devait attirer son attention. Alors, il faisait un échange. Il déposait le premier juste devant les antennes de l’autre et prenait ce dernier à son tour dans la main. Ainsi de suite, il en allait de même quand il arrivait chez lui, un peu plus tard que d’habitude. Dans sa chambre, Mathieu a ait transformé un vieil aquarium en refuge pour escargots. Un jour par semaine environ, il rajoutait à sa collection un nouvel ami rampant et gluant. C’est qu’en Belgique, il était rare qu’il ne pleuve pas deux semaines d’affilée ! Et quand il trouvait qu’il y en avait trop dans son terrarium, il reprenait son carnet et vérifiait lequel était arrivé le plus tôt. Il s’assurait que sa coquille était intacte, puis il allait lui rendre sa liberté en le posant tout aussi délicatement dans un coin de son jardin.

On ne le dirait pas, mais ces petits animaux étaient tous différents. La taille et la couleur du pied, mais aussi la taille, la forme et la couleur de la coquille. Était-ce une simple coïncidence si dans son abri à escargots, la couleur orange dominait nettement ? Serait-ce là un indice pour Lisa, un avertissement comme quoi elle était interdite dans la chambre de son petit frère ? Que si elle passait quand même sa porte malgré le sigle peint et qu’elle venait fouiner chez ses amis, elle se ramasserait une nouvelle allergie ? Oui, ça se pourrait bien ! Mathieu n’était jamais assez prudent quand il s’agissait de défendre sa propriété privée de l’envahissement de sa sœur.

Le samedi arriva à la vitesse d’escargot pour Mathieu. Pendant qu’il observait le numéro 4, un individu de taille moyenne avec une cicatrice signifiant la réparation récente de sa coquille jaune lignée de brun, Lisa se couvrait des pieds à la tête afin que personne ne puisse voir la dernière trace orange qu’avait laissé l’eau de la fontaine sur l’intérieur de son coude droit. Si une tache de la taille d’un point de beauté et de la forme de goutte restait aussi sur l’une de ses joues, celle-ci pouvait encore passer inaperçue parmi toutes les taches de rousseur que comptait le visage de la jeune fille. Lisa n’était pas dérangée par celle-ci, mais bien par l’autre, bien plus grande qui nichait au creux de son coude et qui la démangeait parfois encore quand elle la regardait trop longtemps.

Ce samedi, Lisa s’était levée de mauvaise humeur. La veille au soir, en la couchant, ses parents lui avaient annoncé qui lui faudrait bien reprendre les cours dès lundi. En tirant une tronche jusque par terre, elle allait frapper à la porte de la chambre de son petit frère pour lui demander de bien vouloir lui donner les devoirs que son institutrice lui avait remis. Lisa aimait beaucoup l’école et même si elle boudait uniquement pour la forme, elle était contente à l’idée de revoir ses nouvelles copines. La seule chose qui l’ennuyait, c’était cette tache à son bras. Malgré le fait qu’elle avait souvent chaud et qu’elle s’habillait toujours légèrement, surtout en cette fin d’été, elle avait mit un t-shirt à manches longues pour qu’elle ne soit pas obnubilée par la forme informe orange au creux de son coude. Elle se disait justement qu’elle devait demander à ses parents de lui en acheter d’autres, de ces t-shirts à longues manches, quand elle remarqua une ombre bouger à la porte d’entrée !

Bien qu’il était 9 heures passées et que tout le monde était réveillé dans la maison, Lisa alla quand même se cacher derrière la tenture qui fermait le hall d’entrée. Malgré la peur qui l’empêchait de bouger de là, elle ne pouvait éviter de jeter un œil à la porte, priant dans sa tête pour que ce soit la factrice, sa voisine. Mais le bruit de la sonnette tant attendue ne vint pas ; il n’y avait ni enveloppe glissée sous la porte, ni petit mot coulissé par la boîte aux lettres. Après un temps qui lui paraissait interminable, l’ombre mouvante s’en alla. En lieu et place du jeu de lumière qui l’effrayait tant, une autre silhouette prit place. Celle-ci était fixe et petite, toute petite. Ce quelqu’un qui était là juste derrière la porte venait de laisser un objet par terre. À présent que « ça » ne bougeait plus, Lisa recula sans pour autant quitter du regard la forme noire qui attendait derrière la porte.

— T’as vu un fantôme ou quoi ?

Lisa sursauta ! Mathieu était arrivé comme à son habitude telle une petite souris, sur la pointe de ses pieds, en chaussettes. Elle voyait bien qu’il se moquait d’elle. D’habitude, elle l’aurait bousculé ou donné une réponse cinglante. Pas cette fois-ci. Oubliant ce qu’elle devait lui demander, elle se dirigea plutôt vers la cuisine où ses parents étaient attablés, occupés à dresser la table et préparer le petit déjeuner. Elle avait tout juste eu le temps de leur dire que quelqu’un venait de déposer un colis devant chez eux, sans sonner, qu’elle entendit son petit frère ouvrir la porte d’entrée. Avec une ouïe aussi fine que celle des chauves-souris (Mathieu dirait qu’il entendait aussi bien que Krokmou, la Furie Nocturne géniale dans la série des Dragons, défenseurs de Beurk), son petit frère sautilla dans la maison, passa la tête à la cuisine pour prévenir qu’il allait dans sa chambre.

— J’ai reçu une nouvelle boîte de « vous-savez-qui », je mangerai plus tard, je n’ai pas faim pour le moment.

Lisa eu des frissons rien qu’en pensant que c’était l’étrange épicier qui était là juste derrière la porte, à moins de trois mètres d’elle. Pourquoi ne savait-il jamais sonner comme tout le monde ? Pourquoi fallait-il toujours qu’il dépose de petites boîtes devant leur porte comme si c’étaient de véritables trésors ? Et puis pourquoi tant de mystères à propos de ces boîtes ? Qu’y avait-il à l’intérieur ?

Juliette et André fronçaient les sourcils. Cela faisait la deuxième fois que leur fils recevait un colis de cet homme pour le moins bizarre, alors qu’ils ne le connaissaient pas vraiment et qu’ils étaient là depuis moins de 3 mois ! Auraient-ils été rassurés sur ce fait si l’expéditeur n’était pas un parfait inconnu ? A l’heure où tant de choses peuvent se passer, le couple était vraiment inquiet au sujet du contenu de ces boîtes. Devaient-ils obliger leur fils à tout leur montrer ? Ne pouvait-il pas garder un secret ? Son premier secret ?

Mathieu, lui, était excité. S’il n’avait pas encore osé approcher spontanément l’épicier pour le remercier (ça ne lui viendrait même pas à l’idée de lui dire merci tant ces cadeaux lui semblaient « naturels » pour lui), il savait qu’un regard suffirait pour lui signifier qu’il avait bien accusé réception de la boîte et qu’il appréciait. Le petit canif en main, le blondinet ouvrit la boîte exactement de la même manière méticuleuse que la première fois. Il souleva le mouchoir et découvrit avec fébrilité l’identité du paquet d’os : un oiseau ! À la vue de la taille du nouveau spécimen, Mathieu n’avait aucun doute, il s’agissait bien du squelette d’un bébé oiseau, sans doute une mésange ou un moineau.

« Une mésange qui serait tombée du nid, que ça ne m’étonnerait pas » pensa-t-il en associant l’image d’une mésange à un arbre particulier du village.

Il ne s’imagina même pas un canari ou autre piaf domestique enterré dans le cimetière, presque en face de chez lui. Après tout, n’avait-il pas raison ? Qui irait enterrer un bébé canari ?

Roman jeunesse : La Légende du Blondinet (4)

Chapitre 4

Entre l’épicier qu’il fallait surveiller et la factrice bizarre, Juliette se faisait du mauvais sang. Elle s’inquiétait, elle stressait. Voilà une semaine que Mathieu avait reçu son paquet. Pour la première fois, il ne lui avait rien dit, rien montré, rien confié. Pour la première fois, Lisa avait échoué dans sa recherche sur la vérité. Elle avait fouillé, triché, utilisé tous les subterfuges, elle n’était pas parvenue à percer le nouveau mystère qui entourait son petit garçon.

La rentrée des classes était là. Premier lundi dans cette nouvelle école pour les enfants. Ce matin, il y avait un brouillard à couper au couteau. Lisa, qui avait des problèmes respiratoires par moment, un asthme intermittent qui l’obligeait à prendre des médicaments pour ne pas tousser incésemment, n’aimait pas quand il y avait de la brume, du brouillard, tout ce mauvais temps qui l’empêchait de vivre normalement.

Pour cette première journée particulière, Juliette accompagnait les enfants. Mathieu était plutôt serein contrairement à ce que redoutait sa mère. Fin juin, juste avant les vacances d’été, ils avaient pu visiter l’école, découvrir leur future classe et leurs instituteurs. C’était sûrement grâce à cela que le petit garçon se sentait moins nerveux. Il avait déjà pu voir l’endroit où il passerait huit heures par jour, cinq jours par semaine. Il avait pu parler brièvement à son instituteur. Même si après toutes ces semaines de vacances, il en avait oublié son visage, la disposition des bancs, quatre rangées sur trois, lui rappelait quelque chose, de même que les portes-manteaux et les fenêtres décorées avec des peintures d’enfants.

Alors que l’épicier n’avait pas d’enfant, il rôdait quand même aux alentours de l’école, sur la place de l’Orange, tout près du puits. Le puits et l’établissement scolaire n’étaient pas si éloignés l’un de l’autre. Certes, il y avait la boulangerie entre eux, mais nous étions lundi, celle-ci était fermée. Les gens du village qui le connaissaient ne s’en étonnaient plus. À chaque fois que le temps était opaque, que la brume déposait ses nuages humides dans le village, cet ancien détenu au visage mutilé, délaissait son épicerie pour se promener une dizaine de minutes près du puits interdit. La légende serait-elle vraie ? Un petit garçon apparaissait-il dans le puits, dans ce puits par ce temps flou ? Sean ne l’avouera jamais, mais c’étaient uniquement à ces moments-là qu’il pouvait converser presque normalement, se confier même, à un enfant qui ne s’encourait pas quand il le voyait.

La brume rendait la visibilité difficile, à tel point que les habitants d’un côté de la place ne voyaient que des silhouettes sombres bouger à l’autre bout. Le puits était là, à sa place depuis tellement d’années que plus personne ne prêtait attention à lui. Plus personne, sauf l’épicier. Certains superstitieux avaient voulu le détruire, comme tous ceux qui croyaient en cette légende, mais le bourgmestre du village n’avait pas accédé à cette demande justifiant que ce puits faisait partie intégrante du patrimoine et que c’était justement grâce à cette légende que les touristes du monde entier venaient encore jusqu’ici pour loger. La curiosité, il n’y avait que ça qui faisait vraiment vivre le village. Comment feraient tous ces petits commerces de proximités s’il n’y avait pas ces visiteurs venus d’ailleurs ? Il suffisait de 5 à 6 semaines de logement sur place pour faire la moitié de leur chiffre annuel ! Le bourgmestre aimait donner des détails, des chiffres. Il était né dans ce village, il y avait grandi, vieilli, et il y mourrait assurément. Et tant qu’il serait encore en vie, personne ne pouvait toucher à ce puits.

Autour du puits, la brume s’était opacifiée, devenant plus blanche, plus compacte. Selon l’endroit de la place où l’on se trouvait, on pouvait en effet discerner une tache jaune pâle flotter à 1,20 mètre de la planche en bois qui couvre le puits. Si on clignait rapidement des paupières, un visage rond se dessinait en dessous de cette tache. Et si on tournait légèrement la tête, d’un côté ou d’un autre, la vision périphérique de l’homme pouvait éventuellement capter deux bras levés, deux bras qui demandaient de l’aide. Si on ne fixait pas l’apparition, on devinait alors le corps d’enfant, plutôt frêle, presque nu, sans chaussures. L’épicier, qui était assis, une fesse sur le puits, fit semblant d’allumer une cigarette pour entamer la conversation avec La Légende. Sean n’avait jamais vu l’enfant de face. Il faisait confiance à sa bonne vue, il savait que les effets d’optique pouvaient exister, mais dès la première fois où il avait aperçu ce blondinet en clignant des yeux, il avait su qu’il ne s’agissait pas d’une illusion. Les illusions ne parlaient pas, ou alors seulement, parfois du bout des yeux !

En ce nouveau début d’année scolaire, en cette fin d’été, la vision s’éleva encore un peu plus pour mieux se fondre dans un filet épais. Dans un chuchotement, il prévint l’épicier :

— Et l’orange deviendra peur !

D’habitude, l’apparition ne faisait pas de prédiction ou de truc de ce genre. D’habitude, Sean et le blondinet parlaient du beau temps, de sa collection de crânes, de l’élevage de crevettes de la factrice, de la construction du café au-dessus de la ferme, mais jamais de faits graves. Sean lui demanda discrètement s’il savait lui en dire plus, s’il parlait de l’eau orange de la fontaine, si la peur avait un lien avec une catastrophe, un malheur, un accident, si cela concernait un enfant ou non. Mais l’apparition ne disait déjà plus un mot. Elle était partie comme elle était venue, en toute discrétion. Elle avait emporté avec elle un nouveau mystère. Pour l’épicier, cette mise en garde était sérieuse. En trois ans qu’il était là, en une dizaine de rencontres et de discussions avec La Légende, jamais il n’avait entendu de telles paroles qui prévenaient d’un danger imminent. S’il n’était pas le seul à apercevoir l’apparition, Sean se savait privilégié car personne d’autre ne parlait avec elle. Il garda donc cet avertissement pour lui, ne sachant pas à qui il aurait bien pu se confier.

La silhouette enfantine s’était évaporée tout comme le brouillard s’était levé subitement. Plus les secondes passaient, plus Sean devenait obnubilé par cette prophétie. L’épicier supposa que l’arrivée de cette nouvelle famille dans le village venait de pair avec la prophétie. La coïncidence était trop grande pour qu’il ne fasse pas attention à ce signe. Sean se mit en devoir de surveiller et de protéger le petit Mathieu. Il en était sûr, cela le concernait, il le sentait au plus profond de lui, sa cicatrice sur la joue ne le trompait pas, jamais, elle le démangeait beaucoup plus quand il avait raison, quand il suivait ses intuitions.

À quelques pas de là, à l’école, ce premier jour se passa sans le moindre souci. Les nouveaux élèves furent rapidement connaissances avec leurs camarades, et les instituteurs, au nombre d’un pour deux classes, étaient de bonne humeur et rendaient cette journée particulière pour les enfants, exceptionnelle. L’ambiance était à la découverte du programme scolaire, de la nouvelle tête du professeur d’éducation physique et bien sûr, de la liste des incontournables matériels indispensables. Le journal de classe était toujours attendu avec impatience ; cette année, c’était un artiste peintre qui avait illustré la couverture et c’était l’institutrice des « moyens » qui avait égrainé les semaines d’expressions et d’autres citations connues.

La première puis la seconde récréation de la journée s’écoulait dans les rires et la joie des enfants. La brume levée, le soleil dominait à présent pour le reste de la journée. Les températures montaient rapidement dès onze heures. Il fait 25 °C vers les coups de quinze heures quand la cloche sonnait la fin de ce premier lundi.

Mathieu était souriant, il s’en allait tout seul vers la sortie, oubliant d’attendre sa sœur qui traînait déjà, bavardant, insouciante comme Lisa savait l’être. Pour elle, cette première journée d’école s’était soldée avec la connaissance de deux filles de sa classe et d’un garçon canon d’un an son aîné, qui était également dans sa classe, mais en dernière année primaire. Elle appréciait ce regroupement de niveaux, elle s’entendait mieux avec les enfants plus âgés.

L’école, située à droite, tout au bout de la place d’Orange voyait tous les enfants s’éparpiller dans toutes les directions. Mathieu, joyeux, faisait halte à la fontaine. Comme il l’avait déjà fait auparavant, il cueillit dans ses paumes un peu d’eau orange et la porta à ses lèvres comme s’il s’agissait d’une quelconque potion magique. L’eau, très goûteuse, ne collait pas, ne tachait pas. Le petit garçon, d’un air malicieux, attendit que Lisa soit tout près de lui pour l’asperger. Mathieu était euphorique, très, trop. C’était tout à fait inhabituel. Désinhibé, sûr de lui, il riait aux éclats, courrait autour de la fontaine, aspergeait Lisa en claquant sa main dans l’eau, puis levait la tête en arrière et ouvrait grand la bouche pour attraper quelques gouttes oranges qui retombait un peu partout. Lisa ne le reconnaissait pas, lui d’habitude si calme, introverti, timide, voilà qu’un démon avait pris possession de son corps ! Tout le monde autour d’eux souriait, certains se moquaient de lui, d’autres disaient qu’il est saoul et s’en indignait vu son jeune âge. Lisa, elle, commençait à avoir peur. Elle ne savait pas ce qu’elle devait faire, mais voir son petit frère aussi excentrique, aussi fou, aussi hors de lui la mettait très mal à l’aise. D’une impulsion subite, elle l’attrapa par la main et l’éloigna de la fontaine. Puis une claque aussi soudaine que brutale le gifla sur la joue. Lisa avait tant rêvé faire ça un jour ! Mathieu, une main sur son visage, raide comme une statue, commença à pleurer. Et c’est là, entre deux sanglots et une vue quelque peu brouillée, qu’il vit une tache orange sur le t-shirt de Lisa, juste au col. Tout en se frottant la joue, et en continuant de chouiner faisant croire qu’elle l’avait presque tué, il observa la tache s’accroître. Il n’osa rien dire à celle qui venait de le frapper. Petit à petit, d’autres taches, de la même couleur, auréolaient les vêtements de sa sœur. Les vêtements, puis la peau ! Lisa ne remarqua rien de tout cela, elle était encore impressionnée par le changement de comportement de son petit frère. Elle ne prêta même pas attention au doigt de Mathieu qui la montrait. Elle ne réalisait pas ce qu’il se passait quand elle commença à se gratter au cou, puis en dessous d’un bras, puis de l’autre pour finalement être prise d’une crise d’urticaire sur le moindre centimètre du dessus de son corps. Très vite des plaques rouges, boursouflées firent leur apparition. La jeune fille fut prise par une quinte de toux. Tout alla très vite ensuite. Son asthme se déséquilibra, l’air resta comprimé dans ses poumons, son thorax se creusa. Elle manqua s’étouffer ! Mathieu assista à cette subite poussée d’asthme et eu le réflexe d’aller chercher l’inhalateur de sa sœur qui se trouvait, normalement, toujours dans son cartable. Ce médicament de secours était justement là au cas où elle était prise d’une crise subite. La souffrance se lisait sur le visage de Lisa, elle était devenue très pâle, ses lèvres étaient bleues, ses yeux inondés de larmes et de panique.

Un témoin de la scène avait été chercher la pharmacienne. Celle-ci, tout en ronchonnant parce qu’on la faisait sortir de sa boutique, arrivait quand même avec un médicament dans sa main.

— Tiens, avale ça tout de suite. Tu fais une crise d’allergie, lui dit-elle en la forçant à boire le petit gobelet d’eau et le comprimé, minuscule et rond.

Les secondes furent interminables, les minutes inquiétantes. L’état de Lisa se stabilisa lentement. Lentement, mais sûrement. Mathieu s’était enfoui quand tout un attroupement avait commencé à se former autour de Lisa et de la pharmacienne. En un temps record, il était rentré à la maison et avait tout expliqué à sa mère qui allait justement sortir pour les retrouver en chemin.

Moins d’un quart d’heure plus tard, ses parents étaient sur la place de l’Orange. Les joues de leur petite fille avaient retrouvé le rose habituel, ses lèvres étaient de couleurs normales et le mouvement respiratoire de sa cage thoracique avait également repris un rythme habituel. Mais les plaques orange étaient toujours présentes. Elles grattaient simplement un peu moins. Lisa était fatiguée, elle voulait dormir ! André, malgré des douleurs toujours présentes à son épaule et le poids important de sa fille, la porta dans ses bras.

Sean, lui, resta figé. « Et l’orange deviendra peur » prend tout son sens. Il n’osa même pas se retourner pour regarder le puits. Il savait que son ami avait vu juste. Il supposa que le médecin ira voir la petite à la maison et lui dira qu’elle était allergique à l’eau de la fontaine. On lui fera une prise de sang pour confirmer ça, une seringue, du sang, tout ce qu’il a en horreur.

Il se demanda néanmoins si d’autres personnes allaient devenir subitement allergique à cette fontaine, symbole de joie et de retrouvailles sur cette place.