Aphone

Je remets ici une histoire écrite il y a déjà quelques années, mais qui, pour moi est tout à fait d’actualité car j’ai été aphone durant 4 jours, la semaine dernière.

Cette histoire peut être lue et téléchargée sur Atramenta (clic clic)

Cette histoire est incluse dans mon livre « Un oiseau peut en cacher un autre » (clic clic). Livre en vente sur Atramenta.

 

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Aphone

Aphone : extinction momentanée de la voix.

    –         Ouf ! se rassure un petit oiseau brun en lisant la définition de ce mot au dictionnaire, ce n’est que provisoire. Voyons voir ce que dit le livre des remèdes naturels pour ce problème de voix :

« Laissez reposer votre voix, buvez du thé avec du miel et du citron et prenez patience, d’ici deux ou trois jours, vous devriez retrouver votre timbre. »

    –         Boire du thé ? Est-ce que j’ai une tête à boire ça ? Et puis du citron et du miel, où est-ce que je vais bien pouvoir en trouver, râle Troglo Dite.

En effet, c’est bien embêtant pour lui, le plus grand séducteur de la forêt, de ne plus avoir de voix. Comment va-t-il faire pour séduire les filles ? Il n’y a que son chant envoûtant pour les attirer à lui. Il n’a pas une splendide gorge rouge comme son voisin ni de ventre jaune comme ces demoiselles les mésanges. Il n’est pas grand comme un hibou ni rapide comme le faucon. Il ne sait pas nager, il ne sait pas pêcher.

Il sait chanter ! Enfin, il savait…

L’oiseau doit à présent faire de gros effort pour se taire. Il n’a pas l’habitude de ne rien dire, mais s’il veut récupérer sa voix d’ici deux jours, il n’a pas d’autre choix.

Trois jours passent…

Le petit oiseau brun n’en peut plus. Il tourne en rond. Il réfléchit. Il racle sa gorge. Rien n’y fait, il ne peut toujours pas chanter, ni même parler ! A peine sait-il chuchoter.

Comme la saison des amours a déjà débuté, il cherche une idée pour draguer une femelle. Il a acheté, dans la maison du Pêcheur, un livre sur l’art de la pêche. Comme il est écrit, il observe avec grande attention Martin en action. L’oiseau bleu et orange se pose sur une branche, penche la tête, examine, attend et plonge d’un coup. Puis, il remonte à la surface tout aussi vite, un petit poisson dans le bec. Un autre oiseau, pareil que lui mais avec un bec tout noir, se pose à ses côtés. Martin lance le poisson en l’air et le récupère par la queue. Il présente son offrande, tête la première, à son amoureuse. Celle-ci accepte avec joie le cadeau et l’avale goulûment.

    –         Fastoche, chuchote Troglo Dite.

Notre petit oiseau, tout de brun vêtu, va se percher sur une branche surplombant l’étang. Il se positionne, met sa tête sur le côté, observe (pas très bien car il n’a pas une vue aussi bonne que Martin) et décide de plonger !

    –         Le pauvre malheureux, il est fou ! crie un grèbe qui passe par là.

    –         Au secours ! A l’aide ! Je ne sais pas nager, pleurniche Troglo qui n’a toujours pas de voix.

Le grèbe, de son bec, l’attrape par une patte et le met sur son dos, entre ses deux ailes comme si c’était un de ses propres petits qu’il protégeait. Il nage ainsi jusqu’au bord et le petit oiseau est déposé, délicatement, sur l’herbe. Celui-ci se réveille rapidement en crachant de l’eau.

Le grèbe qui l’a sauvé lui dit gentiment :

–         Les canards, c’est fait pour nager, les martin-pêcheur pour pêcher et les oiseaux comme toi sont faits pour chanter, alors chante mais n’essaie pas de nager !

Troglo Dite ne répond rien et baisse la tête. Il a envie de pleurer. Alors le grèbe, qui devine ce dont souffre le petit oiseau, ouvre une aile et l’enlace de ses plumes chaudes et confortables.

En haut d’un arbre, des rires étouffés éclatent tout à coup. Quatre femelles troglodytes se moquent du malade. Elles ont tout vu de la scène. Elles sont jeunes, jolies et célibataires. Elles sont sœurs et n’attendent qu’une seule chose : qu’un beau mâle chante rien que pour elles.

    –         Ce ne sera pas celui-là, ha ! ha ! rigolent-elles sans retenue.

Troglo Dite a beaucoup de peine. Il remercie le grèbe et s’en va se cacher dans un buisson touffu, loin dans la forêt.

De sa cachette, il entend un chant qu’il reconnaîtrait entre mille. Celui d’un rouge-gorge. Il le regarde, l’envie d’avoir un si joli timbre de voix et réfléchit à la manière dont lui, aphone et mauvais nageur, pourrait quand même trouver une femelle. De ses petites pattes vigoureuses, il fouille le sol à la recherche de chenilles ou de coccinelles écrasées. Et, très vite, il repère non pas une bouillie d’insectes mais la blessure d’un arbre. Le tronc est abîmé et d’une fissure, coule un liquide orange, la sève.

    –         Chic, juste ce qu’il me faut, se dit-il en s’agrippant sur l’écorce.

De quelques coups de bec trempé dans la sève, il se peinture les flancs. Déguisé de la sorte, il espère attirer une femelle qui succombera à ses nouvelles couleurs. Hélas, cette fois-ci non plus, l’astuce ne fonctionne pas. Au lieu d’attirer un oiseau, c’est un écureuil, qui, par l’odeur envoûtante, est venu jusqu’à ses pattes, lui lécher les ailes !

    –         Hum, trop bon, ce parfum de sève, il a un arrière goût de noix, exquis ! dit le petit mammifère en se léchant le museau.

    –         Mais arrêtez, je ne suis pas un arbre ! Allez vous délecter ailleurs que sur moi ! essaie de crier Troglo…

A nouveau, des gloussements moqueurs se font entendre en haut d’un arbre. Les quatre sœurs l’ont suivi.

    –         Tu fais un spectacle génial ! Quel divertissement, ricanent-elles ensemble. A défaut de nous séduire, tu nous fais bien rire !

C’en est trop. Blessé au plus profond de lui, Troglo décide de quitter son territoire.

Les sœurs ne le suivent pas cette fois-ci. Elles aiment trop cet endroit pour l’abandonner.

Trois kilomètres plus loin, dans un petit parc, notre petit oiseau aphone repère un nouveau territoire. Ici, il ne connaît personne et il a bien l’intention de ne pas se montrer tant qu’il n’aura pas retrouvé sa voix.

Alors, il décide de ne plus faire le sot. Il n’essaie plus d’attirer une femelle.

Il s’occupe à présent à construire ses nids. Oui, il travaille dur. Les heures passent et lui il continue à ramasser de la mousse et des brindilles. Il les placent tantôt dans ce nid sous le buisson tantôt dans un autre, un peu plus haut, ou tantôt dans un troisième, plus à l’abri des regards. En tout, il aménage cinq nids ! Un tout près d’un mini cours d’eau, pour avoir toujours à boire, un autre à l’abri du soleil en cas de fortes chaleurs, un autre près d’un champ où de nombreux criquets ont élu domiciles, pour la musique continue, un autre un peu plus en hauteur pour la superbe vue et enfin un dernier où il est sans doute le seul à comprendre la raison pour laquelle il l’a choisit : il y a une plume rousse d’un grèbe qui décore le nid, en mémoire à celui qui l’a sauvé d’une noyade certaine.

Après plusieurs jours de travail, il est enfin satisfait de ses cinq nids. Tous ont une particularité, il y a un magnifique, un confortable, un très doux, un très spacieux et un pratique pour élever bon nombre de petits.

Depuis qu’il est arrivé, il est surveillé. Son petit manège intrigue un oiseau, tout aussi petit que lui. Elle, car c’est une femelle, porte un bien étrange collier autour du cou. Sur l’avant, au niveau de sa gorge, une goutte d’eau est enfermée entre deux écailles de poisson.

Mais de tout ceci, notre ami ne remarque rien. Pendant qu’il continue à travailler sur ses nids, la petite brune l’observe avec sa loupe spéciale baptisée : « goutte d’écaille », un appareil très performant pour les animaux qui sont atteint d’une myopie sévère.

Le lendemain après-midi, notre drôle d’oiseau attend que Troglo Dite parte à la chasse pour se rapprocher du nid à la plume de grèbe. Elle regarde furtivement à l’intérieur  du cocon et y dépose un objet pour repartir aussi vite.

Quand Troglo revient le ventre plein, il vole jusqu’au nid à la plume rousse et décide de se reposer. Tout à coup, alors qu’il pense sentir la douceur de la plume sous ses pattes, il découvre à la place une rondelle de citron et un message : « pour ta gorge »

    –         Mais qui ? Comment ? ne dit-il pas de sa voix mais le fait-il comprendre par des regards interrogateurs.

Il tourne la tête pour voir si un intrus se cache dans son nid. Comme il ne trouve personne, il sort et cherche dehors. Il ne voit rien. Prenant l’invitation au pied de la lettre, il enfonce son bec dans le fruit acide et recommence jusqu’à ce que son bec grince et que les plumes de sa gorge le piquent.

Naïvement, il essaie de chanter aussitôt. Une seule note claire sort de sa gorge encore enrouée. C’est un bon début…

Le lendemain, à la même heure, au même moment, après la chasse à l’insecte, il s’en va se reposer dans un autre nid, celui près du petit ruisseau car il éprouve le besoin de boire. Manger les bêtes à la carapace dure, c’est bon, c’est craquant sous la mandibule, mais ça donne horriblement soif !

Là, une nouvelle surprise l’attend : une vieille coquille de noix remplie de miel ! Et une autre carte : « Tu as une jolie voix, il faut que tu la retrouves ! » Il ne cherche même pas à savoir qui a déposé ce merveilleux et délicieux cadeau, il suce ce liquide épais et sucré avidement.

Second essai de chant : triiiii liii tuiiiii tuiiiii.

    –         Yahouu ! crie-t-il de victoire… mais crie-t-il trop tôt, car après ça, il n’a de nouveau plus de voix.

Le lendemain, dans le troisième nid, une noisette de miel avec un quart de citron !

Dans le quatrième nid, un insecte chaud entouré de miel au citron.

Dans le dernier nid, rien ! Sauf, une petite carte parfumée aux ailes de coccinelles, l’invitant à retourner au premier nid.

    –         Hum, j’adore tout ce mystère et ce parcours, dit-il en sifflotant de plaisir.

Dans ce premier nid, que Troglo a baptisé « Plume de héros », il n’y trouve aucune carte ni aucun cadeau de dégustation. A la place, une très jolie femelle de son espèce l’attend, calmement. Subjugué par tant de beauté, Troglo Dite en perd sa voix ! Il ne fait même pas attention à son étrange collier qui ne passe pourtant pas inaperçu.

    –         Oh non, vous n’allez pas me dire qu’après tout ce que je vous ai donné, vous n’avez pas encore retrouvé toute votre voix ?! Dit la jeune demoiselle, pleine de malice.

    –         C’est que, c’est que… vous êtes, si, si belle, chante-t-il gaiement.

    –         Oh merci ! Vous me trouvez vraiment belle ? rougit-elle.

    –         Très certainement, celui qui vous dirait le contraire, doit certainement avoir des pattes d’insectes dans les yeux !

 –         C’est que, justement, je suis mal voyante, c’est pour cela que je ne me sépare jamais de ma loupe.

    –         Oh, pardon, toutes mes excuses. Mais dites-moi, pourquoi m’avoir choisi, moi ?

    –         Quand vous êtes arrivé ici, j’ai tout de suite remarquée que quelque chose n’allait pas. Vous ne chantiez pas et vous travailliez très dur pour vos nids. D’habitude, les mâles chantent, surtout en pleine saison des amours. Vous sembliez si seul, tout comme moi à cause de mon problème d’yeux. Alors, j’ai demandé à mon ami le grèbe s’il savait quelque chose sur vous… Et c’est là qu’il m’a appris que sa sœur, dans l’étang voisin, plus loin, vous a sauvé la vie. Vous deviez être désespéré pour avoir osé tenter cette folle expérience !

    –         En effet, sans ma voix, j’ai l’impression que je ne suis personne. Et donc, sans m’avoir entendu chanter, vous vous êtes intéressé à moi ?

    –         C’est cela même. Voyez-vous mon bon monsieur, je n’ai pas beaucoup d’amis de mon espèce, tous pensent que je suis une erreur de la nature ! Pensez donc ! Avez-vous déjà croisé un oiseau malvoyant ?

    –         Non, enfin, je ne pense pas.

    –         C’est bien ce que je craignais. C’est pour cela que je ne me suis pas tout de suite montrée à vous. Connaissant votre problème de voix, je savais ce qu’il fallait pour que vous la retrouviez. Et comme vos nids sont magnifiques, j’en ai déduis que vous étiez un grand travailleur. Lorsque j’ai vu que vous aviez une préférence pour le nid avec la plume de mon ami le grèbe, j’ai tout de suite pensé que l’on pourrait s’entendre… N’ais-je pas eu raison ?

    –         Tout à fait très chère demoiselle.

Troglo Dite et sa nouvelle amie continuent à faire connaissance. Petit à petit, l’espace qui les sépare se réduit et ils se retrouvent très vite, bec contre bec.

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2 réflexions sur “Aphone

  1. Kimcat Béa Riot 23 octobre 2016 / 11:14

    J’ai adoré ton histoire d’oiseaux !!! Si bien racontée… (pas drôle d’être aphone… cela m’est arrivé le jour de mon mariage !!! Je pense que l’émotion y était pour quelque chose…)
    C’est amusant car le personnage de petit texte mis en ligne ce matin sur mon blog se retrouve aphone alors qu’il doit animer une conférence…

    Bises Cécile
    Béa kimcat
    http://kimcat1b58.eklablog.com/

  2. cigalette 23 octobre 2016 / 11:32

    Coucou je me rappelle très bien de toutes les histoires de ton livre j’ai beaucoup aimé bisous

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